L'avis de Ghyslaine Pierrat, spin Doctor, sur les élections américaines

 

Comment analysez-vous la gestuelle, le comportemental, le non verbal des deux candidats, en cette occasion ?

Le comportemental de Romney est apparu extrêment figé, raide... quelque peu mal à l'aise, avec des attitudes d'automate. Ses gestes n'étaient pas en concordance avec son discours... Le contraste était d'autant plus fort que la félinité d'Obama, sa démarche "à la Fred Astaire", étaient plus en lien avec sa souplesse et son ouverture d'esprit. Il avait aussi le regard plus déterminé que la première fois, plus ferme.

Sa sincérité ressort dans ses yeux. Le non-verbal a beaucoup d'impact à l'image et cette dimension ne doit pas être oubliée... Il ne faut jamais négliger le fait qu'à la télévision, les images murmurent autant que les mots. La télévision est une loupe !

Les électeurs américains vont-ils réussir à se motiver pour l'élection ? Ne sont-ils pas trop déçus après l'enthousiasme suscité par Obama en 2008 ?

C'est vrai que le réflexe facile serait de se désintéresser de tout, de se dire : "nous d'abord et on verra plus tard pour la planète"... Mais il faut leur expliquer que le monde a changé, que nous ne sommes plus dans les années 60. La mondialisation a renforcé l'ouverture des marchés et elle a fait naître une folle interdépendance des économies aux effets systémiques, géo-politiques, qui s'imposent à tous.

Obama, parce qu'il a déjà été Président pendant quatre ans, a conscience des implications internationales de ses décisions. Il a l'expérience de la guerre, de la lutte contre le terrorisme, des batailles incessantes au Congrès avec le jeu inconscient des obstructions politiciennes systématiques... l'expérience de la crise et de ses conséquences plurielles... Il a un regard de Président et on le sent prêt à affronter les défis d'un second mandat.

Pour Romney : c'est très différent. Pour lui, les relations internationales, dont il n'a aucune expérience, ne sont pas une priorité. Il souhaite s'intéresser beaucoup plus aux questions intérieures, s'occuper de l'Amérique et rien que de l'Amérique. Je suis frappée de constater qu'il n a pas l'air synchronisé au monde contemporain, comme s'il vivait à une autre époque.

Il a dit pendant la Primaire : "Je mettrai mes convictions religieuses au centre de ma présidence"... Or, être mormon, ce n'est pas qu'une religion. C'est un mode de vie, c'est une manière de voir le monde. Là, je dis, attention ! Ma conviction de spin doctor, c'est que les électeurs américains veulent bien que le Président exprime des convictions religieuses, mais pas que l'Eglise et la religion se mêlent de la politique. Nous ne sommes plus sous Louis XIV !

Et quelles peuvent être les conséquences de la situation actuelle ?

L'abstention est d'autant plus inacceptable aux Etats-Unis, aujourd'hui, que le contexte est difficile. Personne n'a oublié en France, ces familles américaines avec leur lit et leur frigo sur la pelouse de leur ancienne maison. Le découragement est profond, mais aujourd'hui il faut justement s'adresser à ces électeurs-clés que sont les Latinos, les Afro-Américains, les Asiatiques, les ouvriers blancs, les Evangéliques, les catholiques... trouver le discours qui tente de les unir et les convaincre.

Et puis, il faut aussi partir à la conquête des Etats qui "swinguent", c'est à dire qui ne sont pas définitivement acquis à un camp ou l'autre, qui peuvent basculer et où les résultats seront forcément serrés : La Floride, l'Ohio, la Pennsylvanie, le Michigan, la Californie... Beaucoup de grands électeurs peuvent faire pencher la balance.

Cette élection est complexe et il va effectivement falloir trouver les ressorts pour combattre ce découragement et convaincre les gens d'aller voter. Il ne faut jamais désespérer de l'humanité. Non, les rêves de Martin Luther King ne se sont pas entre parenthèses ! Même s'ils se sont souvent fracassés sur les murs d'une cruelle et injuste réalité. Non, il ne faut pas désespérer. Dans cette tâche , nous, les spin Doctors sommes des porteurs d'espérance...

Quelles peuvent être les conséquences pour la France ?

Mais cette élection concerne la France ! Je déplore un récent sondage Harris : 34 % des Français seulement s'intéressent à l'élection américaine. Pourtant elle est majeure pour nous aussi. Encore une fois les économies sont interdépendantes. On l'a vu en 2008 avec Lehmann Brothers.

Or, les institutions financières n'ont pas à diriger le monde. Face à leur influence, le politique doit être un rempart vigoureux. Mais pour cela, faut-il comprendre le monde contemporain. Je plaide pour une nouvelle maturité mondiale et pour une sagesse globale. Je souhaite que l'on transforme la mondialisation en civilisation. Je crois en la force des mots parce qu'ils portent en eux une valeur...

Voyez ce qu'ont été les effets ravageurs pour le monde entier, et la France, de la crise de 2008... Je veux aussi rappeler que nous avons une longue histoire commune avec les Etats-Unis... Ils n'existeraient peut-être pas si Rochambeau et La Fayette n'avaient pas convaincu Louis XVI d'envoyer 30 bateaux et 5 500 hommes pour soutenir les insurgents.

Et deux siècles plus tard, ce sont de jeunes Américians qui ont débarqué en Normandie pur venir nous libérer du nazisme... Nous partageons les mêmes valeurs démocratiques, le lien franco - américain est solide. Aux générations présentes et futures, il ne faut jamais l'oublier, ni d'un côté ni de l'autre de l'Atlantique.

Comment voyez-vous la suite de la campagne ?

Il y aura un troisième et dernier débat le 22 octobre... dont l'impact sera important. Depuis le 2eme débat, il y a une légère remontée d'Obama. Lorsqu'il a été offensif, le côté artificiel et fabriqué de Romney s'est effrité. Ceci étant, il ne faut pas ignorer la détermination du candidat républicain.

Rien n'est joué encore. Rien n est gagné. Mais rien n'est perdu. Il y aura une pression de plus en plus importante et chaque détail va compter. La campagne devrait devenir dense et intense et dure notamment avec les spots négatifs. Il y a de grandes différences entre les spin doctors américains et français.

Certains n'hésitent notamment pas à être agressifs, les attaques dans ces spots télévisés négatifs à l'égard de l'adversaire sont d'une rare violence. Les deux candidats dépensent des millions de dollars pour cela : 170 millions de dollars pour Romney, 181 pour Obama. Les "supers Pacs" et "fundraising", collecte de fonds, sont à pied d'œuvre.

Si en 2008 les réseaux sociaux avaient largement contribué au succès d'Obama, ils restent très actifs, mais ne pèsent pas autant que la télévision, qui a retrouvé sa position dominante. La manne publicitaire est consacrée à la télévision parce qu'elle conserve un grand pouvoir d'interpellation dans l'imaginaire collectif américain...

Un livre pour comprendre qui sont les "spin doctors"

La campagne de 2008 aux Etats-Unis et plus récemment la série danoise “Borgen“ ont mis en lumière ces professionnels de la communication, spécialistes de l’image. Perçus comme des femmes et hommes “de l’ombre“, ils sont devenus incontournables de toutes les gouvernances, politique comme économique.

Juriste et Docteur en communication, Ghyslaine Pierrat travaille depuis plus de vingt ans en France et à l’international et met en lumière ces communicants dont le métier “puise ses racines au cœur de l’histoire“.

A l’heure où l’exposition de l’image des puissants devient un enjeu essentiel, elle le dit : “La communication n’est pas un jeu" ("Les spin-doctors à la française“ - éd. L’Harmattan - 29 €).

 

 

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